Introduction à la traduction française de «Savitri»

Lorsqu’il s’agit d’un texte aussi chargé de mouvements de conscience et d’expérience spirituelle que l’est « Savitri », le premier bénéficiaire de l’entreprise de traduction est évidemment le traducteur. Le souci et l’effort de ne trahir ni le sens, ni le rythme, ni la force ou l’atmosphère de l’œuvre nécessairement obligent le traducteur à ouvrir et développer sa conscience.

 

L’on peut donc, sans aucune hésitation, recommander l’exercice à tous ceux dont la langue maternelle n’est pas l’anglais.

 

Il n’existe pas d’adjectif ni de superlatif qui puisse rendre justice à l’immense richesse de « Savitri », l’œuvre majeure de Sri Aurobindo.


De tous les écrits connus de l’humanité, ce texte est de très loin inégalé.


C’est peut-être cette singularité qui explique en partie, plus de 60 ans après sa première publication, que cet ouvrage demeure si généralement méconnu, sinon ignoré.

 

« Savitri » est un poème ; la poésie, plus que la prose, confronte le traducteur à une difficulté principale, presque une impossibilité : si l’auteur s’était exprimé dans une autre langue, son inspiration se serait orientée selon les capacités, les qualités, les faiblesses et les limitations de cette autre langue, et le résultat serait non pas une « traduction » parfaite de la création originale, mais une création différente.


Cependant, certains passages de « Savitri », entre les plus de douze mille vers de l’œuvre – inachevée – de Sri Aurobindo, tous animés d’un pouvoir d’évocation et d’invocation mantrique, ont ceci de remarquable qu’ils se coulent dans la langue française avec la même évidence, comme doués d’universalité.

 

La langue anglaise offre au poète une plasticité incomparable.
La rigueur grammaticale de la langue française, si elle contribue à lui conférer précision et exactitude, l’alourdit considérablement.


Ceci est la première difficulté que rencontre l’effort de traduction en français.


Il faut donc, parfois, oser simplifier.

 

Deux traductions françaises de « Savitri » ont déjà, à ma connaissance, été publiées : celle de Satprem et celle de Raymond T. Je pense que dans les deux cas la plus grande attention a été donnée à un respect consciencieux du sens.
Et, bien sûr, il y a les passages entiers que Mère a Elle-même traduits – dont Elle se déclarait insatisfaite.

 

Depuis le premier jour où j’ai pu lire « Savitri », j’ai éprouvé le besoin de rendre hommage à la fois à sa beauté, sa puissance rythmique, son harmonie infaillible, et à la densité et au trésor de sa richesse et sa plénitude de sens, en essayant d’y ouvrir la langue française.

 

En 1970, quelques temps après avoir reçu mon nom de Mère, je dus retourner en France, pour trois années consécutives. J’emportai avec moi une magnifique édition de « Savitri » reliée en cuir bleu pâle enluminé de caractères d’or, qui ne m’a jamais quitté.


Par nécessité intérieure et pour, comme me l’écrivit Satprem, « rester dans l’atmosphère », je passai toute l’année 1972 isolé dans une petite « chambre de bonne », dont la seule fenêtre ouvrait sur le ciel, à traduire « Savitri ».


Je traduisais à la main d’abord ; puis, après multiples corrections, je transcrivais à la machine à écrire (à deux doigts !) ; j’envoyais chaque chant, une fois dactylographié, en offrande à Mère.


Nata, qui s’était proposé d’être mon intermédiaire auprès d’Elle durant cette période difficile, m’encourageait beaucoup – il avait lui-même traduit « Savitri » en italien pour la revue « Domani » – et je recevais, par lui, les bénédictions de Mère.


Je terminai cette première traduction avec la fin de l’année 1972.

 

De 1973 à 2003 j’ai, presque sans arrêt, travaillé à la construction du Matrimandir.


Au cours de ces 30 années j’ai repris la traduction initiale, sans discipline particulière, simplement pour le bien-être, de temps à autre, de m’y replonger ; j’ai rempli ainsi de multiples cahiers, à la main, en les corrigeant à nouveau.


J’appris, ce faisant, à lire «Savitri» à voix haute, une pratique que je conseillerais à chacun, car c’est ainsi que l’on peut le mieux ressentir la qualité mantrique de chaque vers et sa puissance musicale.

 

Lorsque, fin 2003, j’ai dû cesser mon service au Matrimandir, j’ai éprouvé un grand besoin de « mettre de l’ordre dans mes affaires » ; je pus acquérir un ordinateur portable et entrepris d’y transcrire tous les textes rédigés au cours des années – journaux personnels, essais poétiques, articles divers – qui me semblaient encore pertinents ou valides, et consigner aux flammes tout le reste.


Mais que faire de ces tentatives de traduire « Savitri » ?

 

C’est alors qu’un ami m’a aidé à établir, dans la mémoire de l’ordinateur, un modèle de mise en page – le texte original sur la gauche, la traduction sur la droite – qui me permettait d’entrer ma traduction et de la revoir autant que je le souhaitais.


J’ai de cette manière pu reprendre l’entière traduction plusieurs fois ; avec la pratique, je me suis permis de prendre certaines libertés.

 

Dans le texte original, il n’y a guère d’intervalles autres que la disposition en Livres et en Chants ; pourtant il arrive fréquemment, par exemple, que Sri Aurobindo passe « sans avertissement » du narratif à un énoncé plus général de réalités intérieures ou de mouvements évolutifs, qui peuvent être abordés presque indépendamment du conte de « Savitri » ou des démarches yoguiques intégrées dans le récit.


J’ai dans ces cas introduit de simples intervalles, pour favoriser une lecture à la fois plus attentive et plus fructueuse.

 

La langue anglaise et la langue française ne sont pas régies par la même logique ; l’utilisation et la conjugaison des pronoms, des temps, des accords, est différente.


Il faut trouver des solutions qui servent l’exactitude du sens sans être alourdissantes. Il arrive ainsi qu’il faille intervertir l’ordre des vers, et ajouter ou supprimer un adjectif ou un verbe.

Dans d’autres de ses poèmes, Sri Aurobindo a expérimenté différentes mesures et règles poétiques.


Avec « Savitri », heureusement, il n’a observé que deux règles : chaque vers doit être composé d’un minimum de dix pieds et d’un maximum de treize pieds, et doit, prononcé correctement, suivre le même rythme régulier.


La première règle peut être observée, en français, sans trop de difficulté ; quant à la deuxième, tout traducteur se trouve parfois devant une autre impossibilité, à moins de changer l’ordre de la phrase.


De ce point de vue, je ne crois pas qu’aucune traduction sera jamais satisfaisante.

 

Néanmoins, il me semble être maintenant parvenu à un degré de maturité dans cet effort de traduction de «Savitri» que, dans le présent état de conscience et dans un proche avenir, je ne pense pas pouvoir surpasser.


C’est dans cet esprit que cette traduction est mise à la disposition des étudiants de «Savitri».

 

Divakar, 2012, Auroville.

AUM NAMO BHAGAVATE

fr_FR